8-2 La clavicule

  Septembre 2006  
Texte de Marc Terrasson
 
 
 
 
 Préambule.
 
               Une clavicula est un élément de fortification des camps  qui n’est connu en occident - de façon officielle - que par deux bas-reliefs de la colonne Trajane, le texte d’Hygin « l’Arpenteur » (1), au deuxième siècle,  et les croquis de Stoffel à Mauchamp.

           Les historiens hésitent à dater ces ouvrages :

                             -  Premier siècle avant J.C. ?

                             -  Ou premier siècle après ?

            Les tenants du milieu du premier siècle de notre ère, s’appuient sur le fait que ces sortes de défenses ne sont pas mentionnées par les auteurs anciens, avant le règne des Flaviens. 

           Les partisans de l’époque républicaine arguent du fait que des clavicules ont été trouvées à Mauchamp, le camp de César lors de l’affrontement de l’Aisne en -57, peut-être aussi à  Alise-Sainte-Reine.

Curieusement, la dispute porte sur la date de cette invention, et non sur ses avantages, bien que personne ne soit arrivé à en expliquer le fonctionnement.

 

L’étude du texte d’Hygin débouche sur un certain nombre de dispositifs dont l’utilité militaire n’est pas évidente. Chaque éditeur (2) s’est donc cru obligé de modifier le schéma de l’Arpenteur, ou d’y ajouter, afin de rendre efficace cette construction : mais les résultats ne sont pas plus probants. L’examen des quelques clavicules visibles encore en Israël n’apporte pas davantage de lumière 

Seule la clavicule de Chanturgue permet de comprendre les qualités et le fonctionnement de cette défense.

 

           Nous regarderons successivement les traductions graphiques qu’inspire ce texte imprécis, les schémas des différents éditeurs, et les clavicules existant encore, pour enfin étudier celle de Chanturgue.

 

 

- (1). L’arpenteur (Gromaticus), dont le surnom sert à le distinguer de quelques homonymes, parait avoir vécu à la limite entre le premier et le deuxième siècle après J.C.  Il aurait été un des géomètres de Trajan, chargé, par cet empereur, de répartir, entre les vétérans arrivés en fin de contrat, les terres qui leur avaient été attribuées en Pannonie (Dictionnaire Archéologique de Daremberg et Saglio, p.954). Certains auteurs, dont M. Guillaumin (Les Arpenteurs  romains ; Paris, Les Belles Lettres, 2005)  distinguent aujourd’hui deux arpenteurs, l’un civil, qui aurait vécu sous Trajan, et un autre, « militaire » celui-là, (c’est celui qui nous intéresse), qu’ils appellent le « Pseudo-Hygin », et repoussent entre le deuxième et le troisième siècle !

 Son texte nous est parvenu à travers treize manuscrits, dont le plus ancien parait être du V° siècle, et dont les quelques variations ne semblent pas mettre en cause le libellé que nous connaissons.                

 

- (2). Plusieurs éditions d’Hygin se sont succédé depuis le XVII° siècle :

P.Schrijver, sous le nom de Scriverius, a été publié deux fois en 1521 et 1607,  Schele a donné une version en 1660, et Lange une autre en 1848.

« Groevius, n’a fait que reproduire le texte de Schele» dit Masquelez, qui a livré lui-même une traduction en 1864, tirée des travaux de Lange.

Il y eut encore plusieurs éditions de ce texte, dont celles de Wilhelm Gemoll, en1879, Alfred von Domaszievski en 1887, Antonio Grillone, à Leipzig, en 1977, et Lenoir en 1979.

Franz Stolle en 1912 à Strasbourg, et Daremberg et Saglio dans leur dictionnaire, ont, par ailleurs, exposé leur interprétation de la clavicule.

 
 
 I / QU’EST-CE  QU’UNE  CLAVICULE ?

 

Voici ce qu’en dit l’Arpenteur (Traduction Lenoir, éditions les Belles Lettres - 1979).

 

- 55 « De même, la clef (Clavicula) est tracée en arrondi, à partir d’un point situé sur la ligne intérieure du rempart au milieu de la porte ; le compas doit être ouvert pour toucher l’extrémité de la porte. De ce point médian, on tracera une ligne continue, qui sera assujettie au centre, mais en laissant la place pour une voie. Ensuite, ce point restant fixe, on ajoutera la largeur du rempart et on tracera un nouveau cercle en ligne continue, de sorte que ceux qui entrent soient toujours sans protection, et que ceux qui arrivent en courant tout droit soient retenus à l’extérieur ; la clef tirera son nom de ce résultat. »

 

        D’après les explications de Lenoir, la clavicule serait donc une prolongation en quart de cercle (3) du rempart du camp, barrant partiellement l’ouverture de la porte, et laissant un passage sur l’autre coté.

Son but serait de casser l’élan d’un assaillant éventuel, et de l’obliger à effectuer, en entrant, une conversion qui le rendra plus vulnérable aux coups du défenseur.

La clavicule pourrait être, bien que Hygin ne semble pas en faire mention, accompagnée, sur l’avant, d’un fossé parallèle.

 
L’arpenteur (dans la mesure où ce qui nous est parvenu de son texte, traduit fidèlement  ce qu’il avait voulu dire) prescrit de placer, pour tracer l’ouvrage, la pointe du compas au centre du porche.

Mais tous les lecteurs d’Hygin n’ont pas été séduits par ce procédé : celui-ci, en effet, suivant la longueur donnée à l’arc de cercle, obture le passage, ou donne une petite clavicule qui casse à peine l’assaut, et ne gène l’assaillant qu’en ce qu’il ploie son alignement, au moment de passer le portail (fig.1).

                 Sur un autre plan, il ne s’agit pas, dans l’idée d’Hygin, de prendre à partie l’ennemi depuis le haut de l’ouvrage (on aurait construit autre chose, par exemple  une plate-forme en équerre, une tour, ou une installation du genre de celle que décrit Matherat, ci-après, chap. II).

Cette invention parait n’être destinée qu’à attaquer de pied ferme l‘ennemi au moment où il débouche de la porte.  Or l’efficacité d’un tel ouvrage courbe augmente avec sa longueur,  qui accentue la conversion imposée à l’assaillant.

 

                 Le texte d’Hygin parait orienter ces ouvrages à l’intérieur du camp,  ce qui semble, en effet, une bonne disposition pour une utilisation en défensive.

                 Cependant, d’après M.Reddé (Alésia, l’Archéologie face à l’imaginaire, Paris, Errance, 2003, pages 535 et 536) qui cite M.Lenoir, on aurait trouvé des claviculae extérieures en Grande Bretagne, et d’après certains auteurs israéliens, il en existe dans les camps romains du Nahal Ever, datant du II° siècle de notre ère.

 

                 M. Lenoir exclut la présence simultanée  d’une clavicula et d’un Titulus (4) en avant de la porte, ce qui peut paraître,  en effet,  normal, en particulier si la clavicule se trouve  à l’extérieur ; mais cette interprétation n’a pas été celle de tous les éditeurs (cf. Lange, Domaszewski, Stolle, ou Grillone : Chap.II).

         Lenoir exclut aussi les clavicules dans les camps permanents (bien que la colonne Trajane nous les montre construites en pierre de taille). Il a sans doute raison :

         Sa thèse (Université Paris IV, thèse éditée en mars 1995) étudie des camps romains du Proche-orient et d’Afrique du nord : Sur les 77 forteresses qu’il examine, pas une - en effet - ne comporte ce genre d’ouvrage. Une seule, Bénia-ben-Réched, en Tripolitaine, montre, derrière la porte, un dispositif intérieur en couloir ouvert, qu’avec raison il n’appelle pas clavicule.

 
           Malgré tout, Lenoir a dû, en traduisant Hygin, éprouver des doutes sur l’efficacité de l’ouvrage qu’il décrivait, puisqu’à la fin de ses commentaires, lorsqu’il nous livre sa version graphique du camp romain « de campagne », déduite du texte de l’Arpenteur, il place aux portes (Cf. ci-dessous chapitre II) des clavicules doubles, plus efficaces probablement, mais qui présentent l’inconvénient – malgré les peu convaincantes références britanniques dont il s’entoure - de sembler n’être qu’une invention personnelle.
L’Arpenteur, enfin, ne semble pas avoir fixé l’orientation à donner à cet ouvrage : De quel  côté laisse-t-on le passage ?
          À droite ? Ou à gauche ?
 
 
                                        F, 1, 2,   Interprétations d’Hygin dans l’édition  Lenoir. 

 

 

(3) Bien que Hygin parle seulement d’arc, Lenoir limite le tracé au quart de cercle. Il faut remarquer qu’avec la pointe du compas au centre de la porte, un arc plus long boucherait le passage.

 

(4) – Le titulus est – selon Hygin - un talus, en général précédé d’un fossé, érigé à 18 mètres environ devant une porte, et de même longueur que la largeur de celle-ci (F.2). Il a donné naissance à divers ouvrages de défense (dont la  tenaille) que l’on retrouve dans les fortifications jusqu’à Vauban.    

 
 
-A / Orientation et emplacement de  la  clavicule.

 

          La clavicule semble donc pouvoir être soit extérieure, soit intérieure et attachée au rempart de droite, ou à celui de gauche (orientation vue du coté de l’assaillant).

 
A Mauchamp, elles seraient intérieures et à droite, selon les croquis de Stoffel, publiés par Napoléon III.

A Alise, d’après M.Reddé, (ouvrage cité, page 534, figure 294), les clavicules trouvées dans trois des portes paraissent, elles aussi, être intérieures et attachées au mur droit.

Elles semblent d’ailleurs très proches de celles que l’on distingue sur la colonne trajane.

A Chanturgue, d’après M.Eychart (la Bataille de Gergovie, Editions Créer, Nonette, 1987, pages.118 et 119), une clavicule trouvée à la porte Ouest, parait être édifiée aussi à l’intérieur, mais attachée à gauche ; elle est précédée d’un titulus

 Difficile de se faire une opinion : cependant, il y a certainement une disposition qui justifie l’efficacité de ces constructions !

 

Alors ? Clavicule extérieure ou intérieure ? Rattachée à droite ou à gauche ?

C’est ce qu’il faudrait déterminer, afin de comprendre à quoi servait cet ouvrage.

 

 
 
 B /  Rôle  attendu  de  la  clavicule.

 

Note préliminaire.

                Un camp romain de la République n’est pas un réduit défensif : C’est un emplacement de bivouac (ou un cantonnement permanent), dont les fortifications ne servent qu’à mettre la troupe à l’abri des surprises.

                Sauf catastrophe, le légionnaire ne combat pas derrière ses remparts : il sort du camp, se range en bataille, et engage l’action : la force de la légion vient d’abord de sa cohésion, à laquelle il faut ajouter l’entraînement individuel, la discipline, et l’expérience de sa hiérarchie: C’est l’ensemble de ces facteurs qui permet aux armées romaines de triompher de forces plus nombreuses qu’elles.

                Un combat de rempart risquerait de ne déboucher que sur une série de duels individuels, dans lesquels le nombre pourrait finir par l’emporter (Cf. l’attaque du camp de Fabius devant Gergovie, B.G.VII, 41, ou le siège de Cicéron par les Nerviens, B.G. V, 45).  

Les portes d’un camp romain doivent donc, à la fois,  permettre la sortie rapide et en sûreté de la garnison, et interdire une irruption inopinée en masse. 

                 Après vingt siècles nous comprenons - au moins partiellement – comment le titulus pouvait répondre à ces deux besoins.

        Le rôle de la clavicule telle qu’on la conçoit en lisant  Hygin, est plus difficile à imaginer, parce qu’il s’agirait d’une défense située dans la porte, mais qui laisse le passage ouvert !

 
 

Si on lui attribue un rôle purement défensif, (Et c’est cette seule mission que semble lui assigner l’Arpenteur, peut-être d’ailleurs parce que l’autre était si bien admise qu’elle n’avait pas besoin d’être exprimée, ou parce que le texte qui nous est parvenu est incomplet) :

    - En position intérieure elle brise l’élan d’un assaillant, l’oblige à tourner devant le mur courbe, et permet au défenseur de l’attaquer à un instant de désorganisation (les soldats de l’antiquité ne combattaient efficacement que « dans le rang »).

    - Extérieure, son utilité est plus difficile à comprendre, mais elle devrait casser, de façon similaire, l’impulsion de l’ennemi, et le livrer au défenseur, en ordre relativement déréglé.

 

        Dans les deux cas, l’ouverture était probablement barrée par des dispositifs mobiles préfigurant nos chevaux de frise, car ce n’est qu’avec des appareils amovibles - semble-t-il -  que la clavicule peut remplir sa mission défensive sans obérer les capacités offensives de la porte.      

 

Intérieure ou extérieure, l’efficacité de cet ouvrage est obtenue si le coté offert aux coups du défenseur est le coté droit, non protégé par le bouclier (c’est bien ce que demande Hygin) :

-   Intérieure, la clavicule parait donc devoir être rattachée au mur de droite (fig. 5)

-   Extérieure, au rempart de gauche, (fig.6).

 

Mais, quel que soit son intérêt défensif, la clavicule ne doit pas empêcher, ni ralentir, la sortie des troupes et leur mise en bataille devant le camp.

Cela semble, d’une part, imposer que l’ouverture, laissée entre le bout de la clavicule et le rempart auquel elle n’est pas rattachée, soit aussi large que la porte elle-même (il faut alors placer la pointe du compas, non au milieu de la porte, mais à l’extrémité libre de celle-ci, comme l’a fait Stoffel), et d’autre part, supprimer le fossé d’approche d’une clavicule interne ;

Or les clavicules de Mauchamp, intérieures, auraient comporté de tels fossés !

 

 

Si la clavicule reçoit prioritairement le rôle offensif de protéger la sortie de la garnison,

-         Intérieure, elle devra se rattacher au rempart de gauche (fig. 4), afin que les légionnaires, en débouchant, soient protégés par leur bouclier, c’est à  dire offrent le coté gauche  à l’ennemi.

-         Extérieure,  pour obtenir le même résultat,  il faudrait  la rattacher au mur de droite (fig. 7).

 

En conclusion, il semble bien qu’un tel dispositif – tel que nous pouvons le concevoir d’après le texte de l’arpenteur - ne puisse promettre qu’une efficacité  limitée, et qu’il n’ait pu constituer – sauf cas géographique particulier - qu’un élément secondaire dans l’ensemble des mesures de sûreté qui protégeaient un camp romain.             

 

 

    

   II /     LES  DESSINS  DE CLAVICULE DANS LA LITTERATURE.

 

         Tous ceux qui se sont intéressés à la clavicule, éditeurs, historiens, archéologues, ou commentateurs, ont, suivant leur expérience philologique ou militaire, donné leur interprétation de cette défense, ce qui nous vaut une riche collection de clavicules, dont certaines n’ont qu’un rapport assez lâche avec le texte de l’Arpenteur.

  

 a)       Matherat, (La technique de fortification de César à Nointel – Gallia, 1, 1943, pp 81 à129), expose une conception personnelle de ces constructions, qu’il date d’ailleurs des temps de la République, puisqu’il en prête à César (F.3).

        Pour lui, la clavicule est toujours intérieure, et rattachée au rempart de droite; Elle est en général longue, rectiligne et non courbe, (dans ce cas, le départ perpendiculaire au rempart, et l’angle qui le prolonge, sont tangents au quart de cercle dont parlait Hygin) ; elle présente souvent une  contre-clavicule  accolée  au   rempart de gauche,  et parallèle  à la première,  qui

forme avec elle un corridor d’entrée ; elle peut aussi être construite en pieux serrés (valli densi), en simple palissade, ou constituée d’ouvrages en bois beaucoup plus complexes.
 
Visiblement, un tel ouvrage semble être fait pour prendre à partie l’assaillant depuis son couronnement, les défenseurs - protégés par des créneaux - se servant d’armes de jet.
Quoi qu’il en soit, une clavicule – d’après Matherat – doit obliger la voie d’accès à tourner à gauche en entrant.        En plus, selon lui, le chemin qui mène au camp, doit aborder ce dernier suivant un angle aigu, qui lui fait déjà passer la porte par un virage à gauche.  
 
          C’est un point de vue intéressant, mais qui revient à appeler clavicula toutes les inventions défensives, qui casseront l’élan de l’assaillant et exposeront au défenseur son flanc droit : Il y en a beaucoup d’autres (comme on en voit, par exemple aux portes de Mantinée (Dictionnaire de Daremberg et Saglio). 
 
               Le dispositif décrit par  Matherat en fait un ouvrage particulier qui devait avoir une réelle efficacité défensive,  mais il doit recevoir un autre nom de baptême. 
 
 
 
 b)-      L’efficacité de la clavicule découverte par M. Reddé à Alise s’explique mal. 

            La clavicule nord-est du camp C (nous ne savons pas comment sont aménagées les deux autres) ne peut recevoir une explication intéressante, à cause de sa contexture légère (5), que rapprochée d’un certain nombre de dispositifs défensifs, visibles dans quelques châteaux féodaux (par exemple à la poterne de Bonaguil, dans le Lot-et-Garonne), qui permettaient, à travers des meurtrières basses, de transpercer, du côté droit, le flanc de l’assaillant, obligé de passer par un cheminement étroit. Toutefois, ce genre d’action n’était possible que si l’ennemi restait à très faible distance de la meurtrière ; une telle utilisation impose donc une ouverture de faible largeur (incompatible donc, avec les impératifs de sortie imposés aux portes de camps romains) et – bien entendu – aucun fossé d’approche en avant (6 ) : celui-ci, en effet, annulerait l’efficacité de ce dispositif défensif en éloignant l’adversaire de la paroi et rendant impossible l’emploi d’armes de poing à travers ses interstices : le cheminement de la poterne de Bonaguil a été dimensionné pour ne permettre le passage que d’un homme à la fois (et dans l’obscurité, en plus).

    Il est difficile de concevoir pour clore une porte de camp militaire, une construction trop « légère », qui serait renversée par le premier assaut : pour être efficace, cette clavicule devrait être constituée d’une paroi solide !

     Au surplus, on peut se demander ce qu’ « un dispositif léger » serait venu faire dans une telle bataille.

 

(5) –  M.Reddé la qualifie de « dispositif léger, constitué non pas d’un rempart prolongé en arc de cercle, éventuellement protégé par un fossé d’approche, mais d’une série de Cippi entrelacés »

 

( 6)  - Or cette clavicule comporte «  un petit fossé étroit (0,70 / 0,80 m), peu profond (0,20 / 0,30 m) qui, partant du poteau nord-est de la porte – c’est-à-dire de la face externe du rempart, forme un quart-de-cercle de manière à barrer l’ensemble du passage et à ne laisser qu’une voie en biais ».

 

c) -  La figuration des clavicules chez les éditeurs d’Hygin.

 

Les éditions antérieures à la découverte de Mauchamp par Stoffel (Schele et Lange, car aucune des deux éditions de Schrijver en 1521 et 1607 ne montre des croquis de portes) représentent des clavicules extérieures, libres et non fixées au rempart.

        A partir de 1862, toutes les clavicules sont rattachées à la muraille, sauf celle de Masquelez qui  récuse une telle disposition, n’en comprenant probablement pas l’intérêt.

Cependant, pris de doute devant l’inefficacité apparente de cette défense, qui laisse béante la porte du camp, aucun auteur n’a cru devoir appliquer intégralement la recette de Mauchamp : le quart-de-cercle rattaché d’un côté au rempart.

 

   Il faut convenir que si l’on arrive à saisir l’intérêt défensif d’un dispositif courbe, genre titulus,  extérieur ou intérieur, qui protège en partie l’ouverture du camp - comme en ont dessiné Schele et  Masquelez (encore qu’un tel ouvrage, s’il casse efficacement l’élan de l’ennemi, offre aux coups du défenseur, aussi bien le côté droit, que le gauche) - on imagine mal le mode d’action d’une prolongation du rempart en arc de cercle dans la porte.

(La Demi-lune, dessinée par Lange, dont le titulus, collé à la clavicule, ne sert visiblement à rien, est peu compréhensible).

 

          Déjà Stoffel, à Mauchamp, avait tracé la clavicule en posant la pointe du compas à l’extrémité libre de la porte, et non au milieu du porche, protégeant ainsi l’intérieur du camp, mais en conservant la même largeur de passage,

         Gemoll, Daremberg, et Domaszewski ont essayé de rendre à l’ouvrage une certaine vraisemblance, en le rallongeant, ce qui rétrécit exagérément le passage : Gemoll a refusé de se prononcer sur sa position extérieure ou intérieure, et Domaszewski l’a, en plus, doublé d’un titulus.

        Stolle, Grillone, et Lenoir ont conservé le quart-de-cercle tracé à partir du milieu de la porte, mais avec des rajouts personnels :

Grillone, qui l’a placé à l’extérieur, l’a nanti d’un titulus.  Stolle a tracé un quart-de-cercle, intérieur cette fois, en posant la pointe du compas au centre de l’ouverture, et l’a, lui aussi, accompagné d’un titulus, mais doutant encore de l’efficacité de cet ouvrage, il a fermé la moitié de la porte. Quant à Lenoir, il a si peu cru à l’efficacité d’une clavicule courte, qu’il l’a doublée : une dehors, et une dedans.

 

     

   Finalement, on en arrive à douter de la réalité de cette défense, ou à se demander quel rôle pouvait bien jouer cette ouverture de porte béante - sauf à la garnir en permanence d’une escouade de légionnaires l’arme au pied, faisant office de rempart humain !         

 
Et pourtant, cet ouvrage a existé (8): on en voit encore dans les camps de Flavius Silva, autour de Massada.
 

 

(8)  Mais il faut éviter – comme l’ont fait Matherat ou Cl. Lefebvre - de baptiser clavicule tous les dispositifs courbes ou droits, destinés à couvrir les entrées percées dans une enceinte.  La protection installée après-coup, devant la porte à battants de l’oppidum de Jastres Nord (Ardèche), n’a probablement pour seul but que de masquer celle-ci, et d’interdire une charge directe au bélier dans les vantaux (Claude Lefebvre, Oppida Helvica, Paris, de Broccard, 2006).

 
 
 
 
III / -  Les  CLAVICULES  de  MAUCHAMP et de MASSADA.

   

  - A / - A Mauchamp, Stoffel a dessiné des clavicules intérieures rattachées aux murs de droite du camp. Il les a vues précédées d’un fossé, et présentant des dimensions parfois si réduites qu’elles enlèvent à ces dispositifs la majeure partie de leur efficacité.  Il semble d’ailleurs que ces constructions aient disparu depuis leur découverte en 1862, aucune fouille ultérieure ne les ayant retrouvées : M. Reddé constate d’ailleurs (l’Armée romaine en Gaule, ed. Errances, Paris 1996), leur disparition avec celle des portes et même des castella, sur les photographies aériennes de M. Boureux en 1976,  mais M. Christian Peyre, alisien convaincu, explique (Le champ de bataille de l’Aisne, Revue des études Latines, Tome LVI ,1979), la disparition des claviculae sur ces mêmes photographies (publiées dans la Revue archéologique de l’Oise, 8, 1976), parce que, si les fouilleurs de 1863 avaient déterminé l’emplacement des fossés extérieurs du camp par des sondages perpendiculaires, ils ont entièrement gratté les clavicules, enlevant ainsi la couche d’argile qui permet de distinguer des tranchées sur une photographie aérienne, grâce à l’humidité qui reste dans les fonds !

              L’explication parait curieuse, d’autant qu’une tranchée, ouverte à travers la porte, pourrait restituer le profil de la clavicule (même grattée) par comparaison entre les terres bouchant le fossé et celles qui n’ont pas été remuées,  levant ainsi l’indécision qui reste attachée à l’existence de cette défense.

          Par ailleurs, M. Reddé semble avoir, depuis 1996, retrouvé ces fameuses claviculae sur une couverture aérienne de M. Lambot qui parait plus récente,  puisqu’il parle d’ « aujourd’hui » (Alésia, L’archéologie face à l’imaginaire, Paris, Errance, 2003, page 536).        

Quoi qu’il en soit, on ne peut rien déduire des clavicules de Mauchamp.

 

Mauchamp et ses clavicules, d’après Stoffel - (Atlas de Napoléon III).

 

      - B/  -        Les camps de  Massada offrent quelques-uns des rares exemples, existant encore sur le terrain, de défenses de portes qui peuvent être appelées clavicules.

         Rattachées au rempart de droite, elles partent en demi-cercle, à l’intérieur du camp. Cependant, ce qu’on en distingue aujourd’hui semble prolonger quelque peu l’ouvrage derrière le rempart, parallèlement à celui-ci. En outre, certaines entrées paraissent présenter, à l’extrémité du rempart rectiligne de gauche, un dispositif malaisément intelligible en l’état actuel. 

 

             M. Fabrice Ouziel, un jeune architecte de l'Institut Vitruve, qui a étudié les vestiges architecturaux romains du Proche-Orient, pense – à juste titre, semble-t-il - que les clavicules ont été utilisées dans cette région, parce que les terrains rocheux ou sableux, et l’absence de bois, empêchaient, la plupart du temps, les légions de construire les fortifications de leurs camps de campagne comme elles avaient accoutumé de le faire en Europe : fossés, talus, et palissade sur l’agger.

         Seuls étaient disponibles les cailloux et rochers permettant d’édifier des retranchements en pierres sèches, comme le sont les fortifications des camps autour de Massada.

              Avec ce matériau,  la protection de l’intérieur du camp, et la défense de l’entrée, étaient le plus facilement assurées par la construction d’un mur devant ou derrière l’ouverture,  interdisant la ruée droite et les tirs directs dans le cantonnement.   Techniquement - si l’on voulait installer un système défensif livrant au défenseur le côté droit découvert de l’assaillant, donc n’ouvrir qu’une seule pénétration,  construire cet ouvrage en arc de cercle était alors plus simple que de lui faire effectuer un angle, que, par manque d’eau, l’absence de mortier aurait fragilisé à la jonction des deux pans de mur (9).

 
Le Camp F, de Massada,

avec au premier plan

la ligne de siège, et aux portes, les clavicules.

(Photo Patrice Ouziel, de l'Institut Vitruve,  1991).

 

              Il se pourrait, en effet, que ces ouvrages aient été principalement employés dans des régions, comme l’Orient, où manquaient les matériaux en usage dans l’Europe occidentale. Ces constructions auraient alors pu avoir comme principal objectif de soustraire l’entrée du camp aux tirs, aux béliers, voire même seulement aux vues de l’ennemi, en la camouflant derrière la clavicule elle-même (F.9, représentation de la protection de porte de Jastres-Nord - Ardèche), ou en dissimulant la porte derrière le rempart, si on disposait cette dernière perpendiculairement à l’ouverture, (F.10). 

   

 
 
                                                      
Fig. 9                                                        Fig. 10   

Clavicules camouflant et protégeant la porte

 

       Intérieure ou extérieure, la situation de ces constructions, aurait pu être imposée aussi bien par des considérations tactiques (priorité à la défensive ou à l’offensive), que par le terrain, voire même par la mode : celles de Massada sont intérieures, mais celles des camps proches du Nahal Hever (révolte de Bar Khorba, sous Hadrien, 132/135, une soixantaine d’années après Flavius Silva) sont, parait-il, extérieures (Massada, la dernière citadelle d’Israël, Ygael Yadin).

Le Camp B, à l’Est de Massada, où l’on voit trois des portes à clavicules. (Massada, la dernière citadelle d’Israël, page 216 de la traduction française par Paul Delavigne).

 

(9)  Les deux représentations de la colonne Trajane, ne manifesteraient, par leur construction en pierre de taille, que le souci des sculpteurs de présenter au peuple un ouvrage digne du génie de Rome, ce que n’aurait pu faire l’image réelle d’un muret bricolé en pierres sèches.

 
 
IV /  LA CLAVICULE  DE CHANTURGUE.

 

                  Il existe encore chez nous une véritable clavicule, à la porte ouest du camp de Chanturgue qui fait face à l’oppidum des Côtes de Clermont, à hauteur de la colline appelée « la Mouchette ».

       Précédée d’un titulus légèrement incurvé dont la face convexe est tournée vers le camp, elle est rattachée au rempart de gauche, derrière une porte mesurant environ quarante mètres de large, se prolonge par un mur rectiligne parallèle à la muraille de droite, et parait comporter, sur le parcours de l’arc de cercle, un dispositif de fermeture relativement complexe.

Elle est construite, comme l’ensemble des défenses de Chanturgue,  en murs de pierres.

 

Cet ensemble défensif présente des particularités que ne semblent pas comporter les portes de Massada, ni les dessins de Stoffel (Cf. Fig. 11).

          Tout d’abord, la pointe du compas a été placée à l’extrémité du rempart libre (et non au milieu de l’ouverture), et l’arc de cercle est prolongé par un mur parallèle à la muraille - sans compter le titulus (3) placé à environ 120 pieds de l’entrée, elle-même large de cette mesure.

 

        Surtout, la porte proprement dite est en partie barrée par une sorte de banquette (4) peu élevée, (50 centimètres) faisant avec le rempart de droite un angle supérieur à 90 degrés, et qui se termine, avant d’avoir buté contre l’arc de cercle de la clavicule, par une construction (5) double, dont une partie a disparu - Eychart en ayant, parait-il, détruit la moitié - ce qui rend difficile aujourd’hui la reconstitution de  l’édifice d’origine.        La moitié qui reste montre ce qu’on pourrait appeler une guérite, laissant entre elle et la clavicule, un passage (7) d’environ sept mètres. Une petite construction (6), pouvant avoir servi d’emplacement de sentinelle,  fait pendant à la précédente, contre le bord externe de la clavicule.

- (Fig. 11) –
La clavicule de Chanturgue.
        Légende :

     (1) Tour ; (2) Emplacement de pièce d’artillerie ? ; (3) Titulus ; (4) Banquette en travers de la porte ;     (5) Guérite ?; (6) Autre guérite ? ; (7) Passage de sept mètres de large.

 

 Il est intéressant de remarquer, en outre, la pièce d’artillerie placée en (2) sur le croquis n°11 ci-dessus, dont la mission pouvait être,  soit d’effectuer des tirs à longue distance sur les pentes de la Mouchette, soit – plus probablement – d’assurer la défense rapprochée de l’ouverture contre l’irruption d’éventuels assaillants par des tirs effectués dans l’éventail de la porte, entre le titulus et celle-ci. 

 

  Cette clavicule serait donc composée : d’un guichet de sept mètres de large, gardé par des sentinelles, et destiné, probablement, aux allées et venues quotidiennes, et d’un passage d’environ quarante mètres d’ouverture, marqué par un ressaut peu élevé, qui devait, en temps ordinaire, être surmonté et barré par des palissades mobiles ou  des chevaux de frise.

La forme et les dimensions de ce ressaut sont conçues pour ne pas faire obstacle – s’il est dégagé de ses superstructures - à une sortie offensive de la garnison.

 

 

Ce sont ces particularités qui permettent peut-être de comprendre le fonctionnement d’une clavicule. 

              Cette banquette basse, disposée en travers de l’ouverture, semble n’apparaître qu’à Chanturgue : elle a disparu, ou n’a jamais existé, à Massada - peut-être n’y était-elle pas nécessaire, aucune menace extérieure n’existant, compte tenu de la situation des assiégés, et de l’absence d’une force de secours ?

Quoi qu’il en soit, c’est la présence de cette banquette qui permet de proposer une explication au fonctionnement de cet ouvrage. Dépourvues de ce dispositif, les clavicules connues sont restées incompréhensibles à tous les commentateurs d’Hygin.

 

          Telle qu’on la comprend en voyant la porte ouest de Chanturgue, la clavicule est fermée : elle évoquerait, de nos jours, une porte de garage dans un passage cocher, avec :

-         Son « portillon piéton » autonome : le guichet de sept mètres entre la clavicule et l’extrémité de la banquette ;

-         Le « portail à voitures » : l’ensemble banquette plus dispositif amovible (qui a bien entendu disparu) formé de panneaux ou de chevaux de frise, qui, fermé en temps normal, ne  laissait alors disponible que le guichet surveillé ;

 

           En cas de sortie offensive de la garnison, les chevaux de frise (ou plus probablement, parce que plus rapides et plus faciles à effacer, les fragments de palissade) étaient abattus, ou  rejetés sur le côté, et la largeur de la porte (40 m.) permettait le passage d’une troupe déjà alignée en ordre de bataille derrière la banquette.

 

          L’orientation de celle-ci, en angle obtus avec le rempart, se comprend également : un angle droit obligerait les troupes de sortie à effectuer une conversion de 90° pour franchir la porte, ce qui risquerait de désorganiser, dès le départ, l’ordonnancement du rang, et un angle plat supprimerait l’intérêt de la clavicule : Chanturgue présente une solution moyenne, qui – de plus -  protège, en partie, des vues et des tirs adverses, la troupe sur le point de sortir.

 

Bien entendu, aucun fossé d’approche ne peut accompagner une clavicule intérieure (il serait placé dans le « passage piéton » et ne pourrait que le rendre impraticable).

A la limite, on pourrait en trouver devant une clavicule extérieure, mais on voit mal ce qu’il ajouterait en efficacité à ce dispositif.

 

      Peut-être une clavicule, surtout si elle est à gauche, c’est-à-dire à mission surtout offensive, n’est-elle envisageable que placée comme celle-ci, au bout d’une défense particulière ? (Dans le cas de Chanturgue, c’est une pente raide doublée d’un titulus).  

 

                 Reste à déterminer la position respective des panneaux mobiles  et de la banquette: L’un sur l’autre ? Ou les panneaux placés devant le muret, celui-ci  pouvant servir alors de banquette de tir ? De toutes façons, ces défenses amovibles étaient fixées au terrain pour ne pas être arrachées ou poussées par l’ennemi, mais d’une manière qui permettait, de l’intérieur, de les  effacer pour libérer le passage.

 

Une clavicule intérieure droite, à destination purement  défensive, devait être organisée de la même manière, avec une clôture peut-être plus solide, (mais toujours mobile, quoi qu’ancrée au sol)  et un guichet de passage identique à celui de Chanturgue.

 

 

Cet édifice date-t-il de la bataille de Gergovie, ou a-t-il été rajouté par la suite, dans les premiers siècles de notre ère ?

Impossible de trancher de manière absolue, entre ces deux hypothèses :

 

Voyons la Première.

 

Pourquoi César aurait-il édifié à Chanturgue une clavicule, et à gauche ?

Il peut y avoir trois éléments de  réponse à cette double question :

 

-         1° / L’hypothèse de M. Fabrice Ouziel s’applique ici, aussi bien qu’à Massada : Le plateau de Chanturgue est couronné par une dalle de basalte de vingt mètres d’épaisseur, qui ne présente, en couverture, qu’une trentaine de centimètres de terre arable. Impossible sur un tel terrain, de creuser rapidement des fossés réglementaires. Les fortifications préexistantes du camp gaulois, ont dû, à la fois, indiquer au proconsul le procédé de construction préférentiel, et lui fournir une partie des matériaux.

 

-         2° / Située au débouché du chemin qui, par la Mouchette, conduit directement à l’oppidum, la localisation de la porte,  à environ quarante mètres de l’angle nord-ouest du camp, interdisait de construire une clavicule rattachée au rempart de droite : elle aurait débouché à proximité de la muraille intérieure nord, rendant pour ainsi dire impossible la circulation (dans les deux sens) entre la porte et ce rempart : s’il a considéré qu’il était obligé, par le socle basaltique, de construire une porte à clavicule, César ne pouvait qu’orienter celle-ci vers l’intérieur du camp, vers la droite, donc la rattacher à gauche.

 

-   3° /  Le proconsul, en s’emparant de Chanturgue, avait dans l’idée de prendre Gergovie ; Son souci, en améliorant les fortifications gauloises, était d’abord de faciliter la réalisation de son assaut. Le problème défensif a dû lui paraître secondaire : d’abord à cause de la pente relativement raide qui précède cette ouverture, et constitue déjà un obstacle assez efficace,  ensuite parce que la faiblesse de cette entrée est en partie palliée par l’adjonction, 120 pieds devant la porte, d’un titulus (gaulois ou romain ?), construit à la crête d’un petit talus, qui ajoute encore à son efficacité.

      Il a donc cherché, avant tout, à faciliter la sortie des légions que quelques jours plus tard, il découplera sur l’oppidum arverne : la solution passait par une clavicule gauche, dont nous avons vu (ci-dessus page 5) qu’elle est la plus efficace, si elle est intérieure, pour protéger une sortie offensive.

 

César est-il l’inventeur de la clavicule ?

 

      Probablement pas : il l’aurait dit.    Lorsqu’à Alésia, il rajoutera des lilia aux fortifications réglementaires, il les décrira avec complaisance (B.G. VII, 73).

A moins qu’il ait jugé plus prudent de ne pas se glorifier d’avoir inventé un dispositif nouveau, imaginé à l’occasion de ce qui s’avèrera, par la suite, avoir été une sévère défaite !

       Peut-être la mention de cet ouvrage, avec ses limites et les conditions de son emploi, était-elle déjà incluse, à l’époque, dans l’instruction militaire d’un jeune homme de bonne famille, se destinant à la Carrière?

       Peut-être aussi, le proconsul avait-il observé, ou entendu parler de quelque exemplaire, romain ou non, en Espagne, neuf ans plus tôt, lors de ses campagnes contre les montagnards lusitaniens ?

 

Cette clavicule a-t-elle été rajoutée sous les Flaviens ou plus tard ?

 

Personnellement, je pencherai pour attribuer cette construction au Divin Jules.

          On pourrait, bien sûr, imaginer, une adaptation des fortifications de ce camp, réoccupé sous les Flaviens ou les Antonins, qui aurait substitué aux défenses construites par César, une clavicule devenue réglementaire entre-temps !

Encore faudrait-il justifier cet évènement par une référence historique à une campagne importante en pays arverne, mais aucun souvenir n’existe de telles opérations.

Les invasions barbares (10)  de la fin du troisième siècle, si elles ont causé des ruines dont on trouve des traces dans le sol clermontois, n’ont apparemment pas donné lieu à des combats importants dans cette région.

            Si un camp a été conservé, après 51, à proximité d’Augustonemetum, comme camp de passage entre l’Aquitaine et la Lyonnaise, ou pour surveiller le pays arverne, ce fut sans doute celui de Montferrand, mieux desservi et plus pratique que le piton basaltique de Chanturgue.

 

         Si, d’autre part, Chanturgue avait été transformé en camp de garnison, il aurait reçu des modifications, dont la première eût remplacé la porte à clavicule par une entrée maçonnée, traditionnelle dans les camps permanents, plus efficace, et plus économique en personnels, pour une période de temps de paix.

 

Il faudrait, pour dater de façon plus précise cette fortification, entreprendre des fouilles sur Chanturgue, mais ce serait reconnaître la localisation de Gergovie aux Côtes de Clermont, ce à quoi l’Université se refuse, malgré les découvertes de Maurice Busset dans les années trente (11), et de Paul Eychart  (12) plus près de nous.

 

 

- (10) – Les Alamans ont plusieurs fois ravagé l’Auvergne : vers 253 et 258, puis ils y seraient revenus périodiquement avec les Francs à partir de 275 ; ils n’en furent définitivement chassés qu’en 277, par Probus.

- (11) – Gergovia capitale des Gaules, et l’oppidum des Côtes. Paris, Delagrave, 1933.

- (12) – La Bataille de Gergovie, Paris, Editions Créer, 1987. …..parmi plusieurs ouvrages.

 
 
 
 

V /  QUE  FAUT- IL PENSER DE  LA  CLAVICULE ?

 

 

Finalement cette construction ne semble se justifier que pour un camp « de campagne », et quand il est impossible d’édifier une autre protection de porte, plus traditionnelle ou plus efficace.

              Les fragments, dont nous disposons, du texte de l’Arpenteur,  ne comprennent ni le début de l’oeuvre avec sa dédicace, ni certains passages disparus du corps du texte. 

Ce qui nous en est parvenu ne nous permet donc pas de nous représenter, de façon certaine, l’ouvrage qu’il préconisait, ni l’utilisation qu’il prescrivait d’en faire.

 

 

                   La clavicule pourrait donc avoir été une défense de porte de camp romain « de campagne », qui était utilisée lorsque les conditions géographiques locales – éventuellement des impératifs tactiques - interdisaient l’application des règles ordinaires de castramétation : terrain rocheux impossible à creuser, par exemple.

            Rare en Europe occidentale,  où le sol, en général, est aisément affouillable et le bois commun,  elle a pu être  plus  fréquente dans  certaines  régions de  l’empire - en Orient  principalement, et peut-être en Afrique – au climat semi-désertique.

           C’est elle qui est avérée en 73 au siège de Massada.

           On peut en voir un exemple intéressant, à Chanturgue.

 

           Hygin, qui était – paraît-il – un des géomètres de Trajan, et que les exégètes considèrent plus comme un  compilateur que comme un véritable praticien, a pu, dans son traité sur la castramétation,

-         soit proposer de l’officialiser pour tous les camps «de campagne »,

-         soit – plus probablement - la décrire  comme un succédané, à employer quand les impératifs du terrain ne permettaient pas d’édifier les fortifications réglementaires.

 

Les éléments perdus de son texte, empêchent de se prononcer.

                                                                                                                                                        M.Terrasson.

 

                                                                                                                                                                                                                                                Marc      

 

 Annexes.

 

 
 
ANNEXE I

 

Pourquoi signale-t-on des clavicules à Mauchamp alors que la nature du terrain n’impose pas d’en construire ?

 

La seule explication rationnelle aux clavicules dont on tente d’affubler tout camp romain, depuis le Second Empire, est la suivante :

 

           De Saulcy a découvert des restes de portes, au dessin courbe inusité, sur les camps de la 10° légion  à Massada, au cours de son voyage en Palestine de 1850/1851 (Voyage autour de la Mer Morte et dans les terres bibliques, Gide et J.Baudry, Paris 1852-1853, T.1, p.230, et Carnets de voyage en Orient, Paris, PUF, 1955, journée du 11 janvier 1851, page 102).           Rapprochant sans doute ces défenses, de certaines représentations de la colonne Trajane, il a vu, dans ces dispositifs, ceux que préconisait Hygin, et les a baptisés clavicules (Cf. annexe II). 

           Saulcy a dû les décrire, aussi bien à Napoléon III - qu’il rencontrait régulièrement, pour lui rendre compte de l’avancement des travaux sur la « Carte de l’ancienne Gaule », dont l’Empereur lui avait confié la direction - qu’à Stoffel, lors de ses visites de Mauchamp en 1861 et 1862.

           C’est probablement la raison pour laquelle le dessin des portes de Mauchamp (12), établi par l’aide de camp de l’Empereur, comprend des clavicules ressemblant à celles que Saulcy (13) avait aperçues à Massada : intérieures et à droite, mais munies, contrairement à celles-ci, d’un fossé d’approche.  

           C’est pour la même raison, qu’à partir de cette date (14), la plupart des auteurs (15) se sont cru obligés de ne représenter des camps romains, que munis de portes défendues par des clavicules  en quart   ou trois-huitième de cercle,  intérieures  et  rattachées  au mur  de  droite.

         

            A ce propos, une note de Stolle, est révélatrice de l’état d’esprit des auteurs militaires de l’époque, lorsqu’il parle des clavicules « exactes » qu’il reproche à Fügner de ne pas avoir respectées :    « Unverständlich ist, wie Fügner («Hilfsheft » zu seiner Schulausgabe Cäsars. Leipzig 1895 S. 48) dazu kommt, die Clavicula nach aussen entspringen zu lassen, trotzdem er S. 49 ein verkleinertes Abbild von „Cäsars lager an der Aisne“ mit richtigen claviculae bietet „.        [On ne comprend pas que Fügner (Hilfsheft… .. p. 48) en arrive à situer les clavicules vers l’extérieur, alors qu’à la page 49, il présente une reproduction réduite du camp de César sur l’Aisne, avec des clavicules exactes.]       ( Traduction Anne-Marie Terrasson).

 

 

 

  - (12) Mauchamp est peut-être un camp datant de la conquête, mais sûrement pas lié à la bataille de l’Aisne : il ne correspond pas à la description de César, ses dimensions (43 hectares) permettent de loger au maximum deux légions et demi, et le proconsul en avait huit 

 
- (13) Voici deux appréciations sur Saulcy, par des contemporains.

- « …Il avait la passion de la découverte, l’instinct, et j’oserai dire, pour me servir de la familiarité habituelle de son langage, la  démangeaison de la divination » (Wallon. Notice historique sur la vie et  les travaux de M. L.F.J. Caignart de Saulcy, publié dans Eloges académiques, Paris Hachette 1882, Tome 2, p. 196)

             - « …Mardi 15 novembre 1859 : Encore un nouveau et inconcevable sénateur ! J’apprends que  Saulcy,…capitaine d’artillerie, membre de l’Institut, léger et aventureux dans ses assertions historico-archéologiques…. » (Comte Horace de Vieil Castel, Mémoires, 1859,  T.II, I, 46,)

 

     - (14) Saulcy est le premier à avoir officialisé, en France, et peut-être en Europe, l’identification de Massada avec le plateau de Sebbeh.  Il en rapporta le premier plan de la forteresse, et une représentation de clavicule, vue sur le terrain. Il avait été précédé par quelques américains dont les travaux passèrent à peu près inaperçus en France (E.Robinson et Smith en 1838, puis le missionnaire Wolcott, et en 1848 l’officier de marine  J.W. Lynch, qui d’ailleurs resta sur la Mer Morte, et se contenta d’envoyer quelques uns de ses hommes à Sebbeh).

             Bouillet, dans l’édition 1874 de son dictionnaire d’Histoire et de Géographie, écrit à l’article Massada : « M. de Saulcy a récemment retrouvé l’emplacement de cette ville ».   Saulcy est passé à Massada pendant son voyage de 1850-51, mais pas durant celui de1862-63.

 

- (15) À l’exception du capitaine Masquelez, qui n’appréciait peut-être pas Stoffel ou n’a pas cru au  schéma de ce dernier, et lui a préféré le dessin de Schele, plus efficace à son avis.     L’appartenance de cet officier à plusieurs sociétés savantes, et son poste de bibliothécaire de l’Ecole impériale militaire de Saint-Cyr, ne pouvaient lui laisser ignorer  les fouilles de Mauchamp.

 
 
          
  ANNEXE   II  -                     
 
    DE SAULCY.

 

  

 

  VOYAGE AUTOUR DE LA MER MORTE

ET DANS LES TERRES BIBLIQUES.

(1853)  T 1. Journée du 11 janvier, p 230.

 

« …… une redoute un peu plus petite… cette petite redoute est à quelques mètres seulement sur la droite de notre route, et nous avons à notre gauche, à une distance moyenne de vingt mètres, une redoute beaucoup plus considérable, carrée elle aussi et munie, sur les faces Sud et Est, de deux entrées couvertes en clavicule.

C’est évidemment là, le quartier général des postes chargés par Sylva de garder sa ligne d’attaque…»

 

CARNETS  DE VOYAGE EN ORIENT.

(PUF 1955)

« ….Après le potage je monte à Sebbeh……En regardant en bas, à droite et à gauche de l’ouad, murs d’enceinte reliant le tout, et remontant jusqu’aux sommets sans interruption.

Au camp retranché : portes à clavicules ; au nord de la montagne, autre redoute reliée de même ; toute la montagne se trouve ainsi enclavée dans la fortification….. »

 

 

Annexe  III –

 
 
Quelques exemples de Clavicules
rattachées à des reconstitutions de camps romains
 
 
 
                                                                Stolle (1912)
 
 
                                                               
                                                                     Lenoir (Editions les belle lettres)
 
 
 
 
Annexe IV

Bibliographie d’Hygin

 

1 / - Hygini gromatici de castrametatione liber ; Petro Scriverio- Lugduni Batavorum – 1521.

2 / - De castrametatione liber… Scriverius dans « De re militari ». ; Antverpiae – 1607.

3 / - Hygini et Polybii de castris romanis. Scelius- Amstredam – 1660.

       Et Hygini gromatici et polybii megalopolitani de castris romanis ;  Rhabod Hermani     Schelli. 1660.

4 / - Hygini gromatici liber de munitionibus castrorum ; Chr. Conr. Lud. Lange. Gottingae, apud van den Hoeck et Ruprecht. 1848.

5 / - Hygini gromatici liber de munitionibus castrorum ; ex recensione Guilelmi Gemoll – Lipsiae : in aedibus B.G. Teubneri – 1879.

6 / - Etude sur la castramétation des Romains et sur leurs institutions militaires ; Alfred, Emile Alexis Masquelez - Paris – J.Dumaine ; 1864.

7 / - Hygini gromatici liber de munitionibus castrorum ; Heraus gegeben und erklärt Alfrd von Domaszevski. Leipzig – S. Hirzel. 1887.

8 / - Das lager und Heer der Römer...; Franz Stolle – Strasbourg – K.J. Trübner. 1912.

9 / - Hygini qui dicitur de metatione castrorum liber. Antonio Grillone. Leipzig, B.G.Teubner. 1977.

10 / - Des fortifications du camp ; Lenoir. Paris Les belles lettres. 1979.

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Emilie Delas,
28 déc. 2009 à 01:49
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Emilie Delas,
28 déc. 2009 à 01:48
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Emilie Delas,
28 déc. 2009 à 02:15
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Emilie Delas,
27 déc. 2009 à 08:40
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