Le Pont de Cée

 Cet essai est à plusieurs mains : les réflexions géologiques et géographiques sont de Claude Delas et de Georges Donat, ingénieurs civils des mines, les développements militaires de Marc Terrasson, officier général  en 2° section, et de quelques amis officiers, et les précisions sur le texte latin du professeur Yves Texier,


                                                                                                                          «  Ce qui est ennuyeux pour les historiens,

                                                                                         Mais finalement  consolant                                                                                                                          C’est que les morts ne puissent pas parler ».

L’Affaire des Ponts de Cée , qui va suivre   est un épisode anodin dans la Guerre des Gaules. Cet épisode  donne une idée de la Gaule à la fin du proconsulat de Jules César en moins 51, deux ans avant que ce dernier ne franchisse Le RUBICON, et un an après la défaite de Vercingétorix à ALESIA. Il n’y aura plus ensuite de grands épisodes guerriers  liés à l’assimilation des Gaulois .


- I/   Le texte latin,  traduction Constans.

Texte du B.G. Livre VIII  écrit par Hirtius  -- chap  24 à 30

 Chap 24          Vainqueur des nations les plus belliqueuses, César voyant qu’il n’y avait plus aucune civitas  qui prépara une guerre de résistance, mais qu’en revanche nombreux étaient les habitants qui abandonnaient les villes, désertaient les campagnes pour éviter d’obéir aux Romains, décide de répartir son armée dans plusieurs régions. Il s’adjoint le questeur  Marcus Antonius avec la douzième légion. Il envoie le légat Caïus Fabius avec 25 cohortes à l’autre extrémité de la Gaule , parce qu’il entendait dire que là-bas certains peuples étaient en armes, et que les 2 légions du légat Caïus Caninius Rebulus ne lui apparaissaient pas assez solides. Il appelle Titus Labiénus auprès de lui. Il envoie la XVème légion, qui venait de passer l’hiver sous les ordres de ce dernier dans la Gaule qui jouit du droit de cité pour assurer la protection des colonies de citoyens romains, voulant ainsi éviter qu’une descente de Barbares ne leur infligeât un malheur semblable  à celui qu’avaient subi l’été précédent les Tesgestins qui avaient  été brusquement attaqués et pillés par eux. De son coté il part pour ravager  et saccager le pays d’Ambiorix, ayant renoncé à l’espoir de réduire ce personnage bien qu’il l’eût contraint de trembler et de fuir, il jugeait que son honneur exigeait au moins cette satisfaction : faire de son pays un désert, y détruire tout, hommes, maisons, bétail si bien qu’Ambiorix, abhorré des siens- si le Sort permettait qu’il en restât- n’eût plus aucun moyen en raison de tel désastres de rentrer dans sa civitas.


 Chap 26  

Sur ces entrefaites, le légat Caïus Caninius , informé qu’une grande multitude d’ennemis s’était rassemblée dans le pays des  Pictons par une lettre et des messagers de Duratios qui était resté constamment fidèle à l’amitié des Romains alors qu’une partie assez importante de sa civitas avait fait défection, se dirigea vers la ville de Lemonum. En  approchant il eut par des prisonniers des informations plus précises : plusieurs milliers d’hommes conduits par Dumnacos  chef des Andes assiégeait Duratios dans Lemonum ; n’osant pas se risquer dans une rencontre des légions peu solides, il campa sur une forte position. Dumnacos , ayant appris l’arrivée de Caninius , tourne toutes ses forces contre les légions et entreprend d’attaquer le camp romain  Après y avoir vainement employé plusieurs jours sans arriver, malgré de gros sacrifices, à enlever aucune partie des retranchements, il revient assiéger Lemonum.

Chap 27         Dans le même temps , le légat Caïus Fabius, tandis qu’il reçoit la soumission d’un grand nombre de Civitas  et la sanctionne en se faisant remettre des otages , apprend par une lettre de Caninius  ce qui se passe chez les Pictons. A cette nouvelle il se porte au secours de Duratios . Mais Dumnacos , en apprenant l’approche de Fabius , pensa qu’il serait perdu s’il devait subir à la fois  l’attaque des Romains de Caninius et celle d’un ennemi du dehors , tout en ayant à surveiller et à redouter les   gens de  Lemonum : il se retire donc sur le champ  et juge qu’il ne sera en sureté que  lors qu’il aura fait  passer ses troupes de l’autre côté de la Loire, fleuve qu’on ne pouvait franchir que sur un pont. en raison de sa largeur . Fabius n’était pas encore arrivé  en vue de l’ennemi et n’avait pas encore fait sa jonction avec Caninius. Cependant renseigné par ceux qui connaissaient le pays , il s’arrêta de préférence à l’idée que l’ennemi poussé par la peur gagnait la région qu’effectivement il gagnait . En conséquence il se dirige avec ses troupes vers le même pont et ordonne aux cavaliers  de se porte en avant des légions  mais en conservant la possibilité de revenir au camp commun sans avoir à fatiguer leurs monture. Ils se lancent à la poursuite de Dumnacos conformément aux ordres reçus , surprenant son armée  en marche  et se jetant sur ces hommes en fuite , démoralisés chargés de leurs bagages , ils en tuent un grand nombre  et font un important butin. A près cette heureuse opération, ils rentrent au camp .

Chap 28      la nuit suivante, Fabius envoie  en avant sa cavalerie avec mission d’accrocher l’ennemi  et de retarder la marche de l’armée entière en attendant son arrivée. Pour assurer l’exécution de ses ordres Quintus Atius Varus préfet de cavalerie , homme que son courage et son intelligence mettaient hors de pair, exhorte ses troupes et, ayant rejoint la colonne ennemie , place une partie de ses escadrons sur des positions propices tandis qu’avec les autres il engage un combat de cavalerie. Les cavaliers ennemis luttent avec une particulière audace car ils se sentent appuyés par les fantassins : ceux-ci en effet d’un bout à l’autre de la colonne, font halte et se portent contre nos cavaliers au secours des leurs. La lutte est chaude. Nos hommes qui  méprisaient  un ennemi vaincu la veille et qui savaient que les légions suivaient à peu de distance , pensant qu’ils se déshonoreraient s’ils cédaient et voulant que le combat fut leur œuvre , luttent avec le plus grand courage  contre l’infanterie ; quant à l’ennemi fort de l’expérience de la veille , il s’imaginait qu’il ne viendrait pas d’autres troupes , et il croyait avoir trouvé une occasion d’anéantir notre cavalerie.

Chap 29            Comme on luttait depuis un certain temps avec un acharnement extrême, Dumnacos met ses troupes en ordre de bataille , de telle sorte qu’elles puissent se relayer régulièrement : soudain apparaissent marchant en rangs serrés  les légions . A cette vue le trouble s’empare des escadrons ennemis , la ligne des fantassins est frappée de terreur et tandis que la colonne des bagage  est en pleine confusion, ils s’enfuient de tous côtés, en poussant de grands cris dans une course éperdue. Nos cavaliers , qui tout à l’heure quand l’ennemi tenait bon, s’étaient battus en brave , maintenant dans l’ivresse de la victoire font entendre de toutes parts  une immense clameur et enveloppe l’ennemi qui se dérobe ; tant que leurs chevaux ont la force de poursuivre et leurs bras  celle de frapper, ils tuent sans cesse . plus de douze mille hommes, qu’ils eussent les armes à la main ou les eussent jetées dans la panique, sont massacrés et on capture le convoi des bagages..............................................

Chap  31

               (….Fabius soumet les cités situées aux confins de la Gaule touchant à l’océan, et qu’on appelle armoricaines…..)

  ….. Dumnacos, chassé de son pays, dut, errant et se cachant, aller chercher un refuge dans la partie la plus retirée de la Gaule.

 

-  II/  Déroulement.                 Au printemps - 51, César est parti mettre à la raison les Bellovaques (Beauvais), puis les Eburons (Liège en Belgique) lorsque son légat Caninius, qui, avec deux légions avait  hiverné chez les Rutènes (Rodez) apprend que Dumnacos, le chef des Andes (ou Andécaves, qui habitent l’Anjou) assiège dans Poitiers Duratios, un Picton fidèle à Rome.

             Caninius, avec ses deux légions de jeunes légionnaires, monte vers Poitiers, mais voyant le nombre  des ennemis, il préfère ne pas risquer la bataille et s’installe sur un lieu naturellement fortifié proche de la ville ; puis il appelle à l’aide le légat Fabius, qui venait de participer à la bataille contre les Bellovaques,  et avait reçu l’ordre de descendre ensuite en Aquitaine avec deux légions et demie.             

Dumnacos, à la nouvelle de l’arrivée de Fabius, ne voulant pas être pris entre d’une part ce dernier (dont Hirtius ne nous dit ni où il se trouvait à ce moment-là, ni en quel point il avait l’intention de traverser la Loire – ni même s’il l’avait déjà fait), et d’autre part  Caninius, renforcé des troupes de Duratios dans Poitiers,  Dumnacos donc, préfère rentrer chez lui, abandonne le siège  et remonte vers l’Anjou.

                       C’est alors que Fabius, apprenant que l’Angevin a levé le siège, se doute qu’il retourne chez lui, et   décide de l’intercepter si possible avant qu’il ait passé la Loire.

Dès qu’au cours de sa progression, il l’apprend à proximité, le Romain lance sa cavalerie avec mission de retarder l’armée gauloise, et l’action de ses cavaliers lui ayant donné le temps d’amener  son infanterie, il massacre la colonne de Dumnacos.                      

                        Celui-ci  ne doit la vie qu’à une fuite vers l’Armorique.

 

 

 - A) -  Voyons la géographie et les différentes phases de cette campagne :

 - 1 -  Fabius, qui vient de Beauvais, et descend  vers le  sud sans se presser,  enregistre la reddition des cités qu’il traverse (d’après Jullian : Rouen, Evreux, le Mans et Tours). Mais quand il reçoit l’appel au secours de Caninius, il coupe au plus droit, et prend  la route directe vers Poitiers, par Tours et Chatellerault - ou Saumur suivant certains historiens.                         

- 2 – Dumnacos, prévenu de l’arrivée prochaine de Fabius,  décide de lever le siège et de rentrer chez lui.  Il doit aller vite pour échapper à Caninius qui risque de le poursuivre, et pour ne pas se faire intercepter avant la Loire par les troupes de Fabius qui progressent sur la route de Poitiers. Il prend au plus court par Mirebeau, Loudun, Doué et Angers.

 - 3 – Fabius apprenant la levée du siège et le départ de Dumnacos, devine que l’Ande va essayer de rentrer chez lui et  décide de l’arrêter avant qu’il n’ait licencié ses troupes.  Il se dirige donc vers le pont qu’il suppose être l’objectif du Gaulois : les Ponts de Cée.

- 5 - On pourrait penser que le Romain n’avait pas encore passé la Loire et qu’il a arrêté l’Angevin en se plaçant sur la rive droite, mais le texte suggère au contraire qu’il s’est trouvé sur la même rive que lui lorsqu’il a envoyé ses cavaliers l’assaillir pour ralentir sa marche.

- 6 –Où Dumnacos a-t-il décidé de franchir la Loire ? Pas à Saumur, car s’il a été assez prudent pour quitter Poitiers à l’annonce de la mise en route de Fabius, il n’a pas eu l’inconséquence de tenter le passage sous le nez du même Fabius qui risque d’arriver dans cette zone avant lui, ou en même temps. Cependant, une partie des Angevins, habitant l’Est de la province, a pu tenter de rejoindre leurs familles vers Chinon, Bourgueil, ou Baugé, de même que les Carnutes ont sans doute quitté la colonne très tôt pour rentrer chez eux par Châtellerault, Loches et Romorantin.

 - 7 - Le Gaulois a donc certainement piqué sur Angers, et - quel que soit l’endroit où Fabius a traversé - la bataille s’est déroulée au sud de la Loire, sur la route de mirebeau aux ponts de Cée.



- B)   Tentative d’explication

 Cette bataille n’a pas eu lieu aux ponts de Cée .

  - Hirtius ne parle ni d’Angers, ni d’un pont, ni de la Loire, ni même d’un cours d’eau : il ne manquera pourtant pas de le faire à Uxellodunum où il ne s’agit pourtant que de petites rivières.

 - Si la bataille s’était déroulée au franchissement de la Loire – endroit idéal pour monter une embuscade sur une colonne en déplacement – Hirtius nous aurait parlé de pont, de barques, de noyés, comme lors de l’embuscade des Bellovaques à Compiègne :    Là, rien !

 - Notons en plus que la traversée d’un cours d’eau n’est pas l’endroit rêvé pour l’emploi de la cavalerie, qui semble pourtant avoir joué un rôle primordial dans l’affaire.

       Non, la bataille s’est passée en rase campagne.        Essayons de voir à quel endroit ?


                                                 Finalement on ne sait qu’une chose sur cette bataille : C’est qu’il y eut, sur la route du Poitou vers l'Anjou, l’attaque d’une colonne gauloise par la cavalerie de Fabius, et peut-être par ses légions.                                                                                           Tout le reste n’est que suppositions, en particulier de Jullian et des autres commentateurs, puis de nous.

          Remarquons d’abord que, comme toujours, les ellipses d’Hirtius rendent ce récit un peu incohérent : Il ne cite aucun lieu géographique, et semble avoir mal compris que  chaque  information sur le Poitou modifiait la mission de Fabius.

- A l’origine, Fabius reçoit l’ordre de s’assurer de la  fidélité de quelques cités et d’y prendre des otages, en descendant vers la Province renforcer les forces de Caninius qui paraissent à César un peu faibles compte-tenu des rumeurs qui lui parviennent (VIII, 24) venant  de cette région. Quand il reçoit l’appel au secours de Caninius, la soumission des cités au nord de la Loire passe au second plan, au profit de l’aide immédiate à apporter aux deux légions et aux Pictons assiégés. Il abandonne donc sa promenade touristique, accélère sa marche et coupe au plus court vers Poitiers, par Tours et Chatellerault (Hypothèse A), ce qui semble être la voie la plus rapide à l’époque.

- La deuxième information   lui apprend que le siège de Poitiers est levé, que les habitants de Lemonum et les deux légions de jeunes ne craignent plus rien et que Dumnacos rentre chez lui : Sa nouvelle  mission devient alors d’intercepter l’Andecave rebelle sur sa route de repli : Poitiers, Loudun, Montreuil-Bellay, d’où il  peut se diriger soit vers Angers soit vers Saumur.

 

             Remarquons ensuite qu’on ne  sait pas où Fabius a reçu la nouvelle du départ de Dumnacos : Jullian et Constans présument que c’est au Mans, mais rien ne le dit dans le texte.

D’autre part, Hirtius ne donne pas l’itinéraire de Fabius après l’affaire des Bellovaques, c’est Jullian qui suppose que les cités dont il reçoit la soumission sont Rouen, Evreux, le Mans et Tours (En réalité Amboise car je crois que avant Tours la capitale des Turons était  Amboise).

          Les commentateurs ont coutume de le diriger sur Angers parce que la troupe gauloise était composée en  majorité d’Andécaves, et peut-être aussi parce que la tradition orale angevine ayant  gardé la souvenir d’une bataille à proximité d’Angers,  les conteurs en ont fait une embuscade aux ponts de Cée .

                           Mais si, ayant reçu le premier message d’appel à l’aide très tôt – au nord ou à hauteur du Mans par exemple -  Fabius s’était dirigé vers  Angers, il aurait fait un crochet et  perdu du temps, ce que César lui aurait reproché au cas où Caninius, avec ses deux légions de jeunes, aurait été mis à mal. 

 

                         Où Fabius a-t-il reçu le deuxième message lui apprenant qu’à la nouvelle  de son arrivée prochaine, Dumnacos  avait décidé de rentrer en Anjou et s’était déjà mis en route ?           Et où – en  conséquence - avait-il décidé de traverser la Loire ?

Pour qu’il se dirige vers Saumur, il faut que la deuxième information lui parvienne avant qu’il ne se soit engagé sur la route Le Mans-Tours (Hypothèse B) : mais  alors, où était-il lorsqu’il a reçu la première missive, l’appel au secours de Caninius ?  Sur la Seine ? C’est assez peu crédible, et compte-tenu des délais d’arrivée du messager et du temps que va lui prendre la descente vers la Loire, il a peu de chances, dans ce cas, d’arriver le premier au fleuve, car Dumnacos aura mis à profit ces délais pour se rapprocher de la Loire, et son armée se sera évanouie dans la région lorsque  Fabius arrivera en Anjou.   Nous pensons que les Romains sont passés par Tours (Hypothèse A).

       Il y a de plus une bonne chance pour que Fabius  ait reçu la deuxième information à la traversée de la Loire !                 En effet, il a fallu un certain temps pour que la nouvelle de son arrivée parvienne à Poitiers, et autant pour, qu’après que Dumnacos ait pris la décision de rentrer chez lui, l’avis lui en revienne.      Et pendant ce temps, le Romain a fait du chemin vers Poitiers.       

 

D’ailleurs, voici ce que dit Hirtius :

« VIII , 27 …Fabius n’était pas encore arrivé en vue de l’ennemi*, et n’avait pas encore  fait sa jonction avec Caninius* ; cependant s’appuyant sur les renseignements de ceux qui connaissaient le pays, il s’arrêta de préférence à l’idée que l’ennemi poussé par la peur gagnerait la région qu’effectivement il gagnait. En conséquence il se dirige avec ses troupes vers le même pont et ordonne aux cavaliers de se porter en avant des légions…..

 28…..La nuit suivante Fabius envoie en avant sa cavalerie avec mission d’accrocher l’ennemi et de retarder la marche de l’armée entière en attendant son arrivée …. »

 

           Ces réflexions* qu’il n’avait pas encore rencontré l’ennemi, ni fait sa jonction avec Caninius indiquent presque obligatoirement qu’il a déjà franchi la Loire et se trouve donc sur la rive gauche, (Hypothèse C) lorsqu’il  apprend que Dumnacos rentre  au pays.  (S’il remarque  qu’il n’a vu ni l’ennemi, ni Caninius, ce ne peut être au nord du fleuve: les Andecaves  se seraient dispersés chez eux dès l’arrivée en Anjou, et Caninius n’aurait pas, sans ordres, franchi la Loire : ce n’était pas sa mission).

      


         


                    Quand il apprend la retraite du Gaulois, Fabius ne sait pas si ce dernier se trouve encore sur la route venant de Poitiers, ou s’il traverse déjà le fleuve.                  Il envoie sa cavalerie en reconnaissance sur une portion de cette route, mais se méfiant de l'impétuosité (ou de l'indiscipline, ou des deux) de ses subordonnés, il fixe la zone à explorer et leur donne l'ordre de revenir impérativement au camp le soir

Puis il se dirige « vers le même pont », c’est-à-dire qu’il laisse probablement ses bagages avec une garde (cinq cohortes ?) en lui donnant l’ordre  de rejoindre le camp qu’il va installer plus loin, et, avec deux légions, il « court » en direction de Chinon, vers la route directe qu’a sûrement prise l’Andécave : Poitiers, Mirebeau, Loudun, Montreuil-Bellay, Doué-la-Fontaine, Angers,  pour essayer de l’intercepter avant que sa troupe ne se soit dispersée.   On est en juin/juillet, et les journées sont longues.

Les cavaliers vont couvrir la distance jusqu’à la route en ménageant leur monture, à cause des ordres précis que leur a donnés Fabius.          Ceux-ci  traduisent la crainte où se trouve Fabius qu’au moment où il parviendra lui-même à la route avec ses légions, Dumnacos ait déjà dépassé Montreuil-Bellay ou soit en train de le faire, et que sa cavalerie disparaisse en poursuite vaine. (si les renseignements de ses cavaliers lui montrent une colonne vers Mirebeau, il aura le temps d’arriver avec ses fantassins pour détruire cette colonne, et pourra garder sa cavalerie en réserve pour les poursuites d’après bataille).     En tout état de cause, il ne veut pas se retrouver sans renseignements sur ce qui se passe autour de lui.

                 Ce qui veut dire que pour rentrer au camp avant la nuit, les cavaliers de Varus ne passeront qu’un temps limité au contact de la colonne, tueront assez peu de monde, et que le butin sera plus léger que ne le dit le texte (VIII, 27).              Ce n’est pas la tête de la colonne sur laquelle ils sont tombés, car les ordres de Fabius n’auraient pas été ensuite de « la retarder jusqu’à son arrivée », mais de « l’empêcher - jusqu’à son arrivée  - d’éclater et de se disperser dans tout le pays».     Sans doute la cavalerie de Fabius, débouchant vers les Trois Moutiers, a-t-elle intercepté soit la queue, soit le flanc de la colonne, et ses assauts ont jeté le désordre dans le dispositif de protection, ce qui a permis à Quintus Varus de récolter une partie du butin dont parle Hirtius.

   En attendant le retour de Varus, Fabius accélère la marche de ses légions pour établir un camp entre l’endroit où il a traversé la Loire et cette même route , soit quelque part dans la région de Chinon. 

    Le soir, en rentrant, les cavaliers font boire et manger leurs chevaux et les laissent reposer quelques heures.                                                                               En fonction des renseignements rapportés, Fabius renvoie sa cavalerie de nuit avec mission de ralentir la colonne pour lui donner le temps d’arriver avec ses fantassins. Cela veut dire que la tête de colonne a dépassé Loudun, peut-être même les trois Moutiers, et que la vue des cavaliers romains ne peut que l’avoir fait accélérer : Fabius est donc pressé par le temps s’il ne veut pas voir sa proie lui échapper. Il quitte le camp sans le démonter (les trains sont sans doute arrivés en fin de soirée et vont le tenir) en direction de la route d’Angers, et se hâte.                                                       

                  Varus, par l’intervention de ses cavaliers sur la plus grande longueur possible de la colonne, finit par  obliger Dumnacos à former l’acies, c’est-à-dire à sortit du convoi ses guerriers, et les ranger en ligne de bataille pour recueillir les cavaliers gaulois après chaque attaque. Cette mesure qui vise à anéantir – nous dit Hirtius – la cavalerie romaine que Dumnacos croit sans soutien, implique l’arrêt de la colonne, ce que voulait Fabius.      Des chariots vont peut-être poursuivre leur route, mais en pagaille, et les guerriers  non engagés vont être tentés de s’esquiver pendant qu’il est encore temps.      Avant même l’arrivée des légions, le désordre est mis dans la colonne   

                             Fabius, après la marche forcée de la veille, a fait dormir sa troupe et l’a fait repartir à l’aube. Il lui faudra 4 à 5 heures pour arriver en vue de l’ennemi, il mangera rapidement, mettra ses légions en bataille et attaquera. Il sera alors aux environs de midi.

                           

              Où s’est déroulée cette bataille ? Sur le tronçon Loudun – Montreuil-Bellay, peut-être même jusqu’à Doué, et même au-delà.  Mais sa durée fut limitée par la fatigue des chevaux et des légionnaires romains, l’obligation de ne pas s’éloigner jusqu’à se faire surprendre par une embuscade ennemie, et le souci de Fabius de conserver la main sur ses troupes.                                                                                                                                           La poursuite reprit sans doute le lendemain et les jours suivants, mais, comme d’habitude, le chiffre des douze mille morts est certainement exagéré.                                                                                                       


 - C ) -Remarques   

 

- 1/     Si Fabius  avait appris le retour de Dumnacos alors qu’il se trouvait sur la route du Mans à Angers, comme semblent l’admettre les commentateurs habituels qui situent la bataille aux Ponts de Cée :

- D’abord il n’aurait pas envoyé sa cavalerie escadronner au loin de l’autre côté de la Loire, si l’on en croit la prudence des ordres qu’il lui donnera le premier jour : Une cavalerie ne pouvait s’engager à fond, qu’avec des fantassins en recueil capables de la protéger pendant qu’elle se reformait après chaque assaut.

- Ensuite, s’il apprenait que Dumnacos est proche, et qu’il se dirige vers Angers, il tenterait de lui tendre une embuscade aux ponts de Cée, et ne prendrait  pas le risque de traverser et  d’être lui-même surpris en pleine opération de  franchissement.

- Ce qui veut dire que si Fabius, en arrivant à la Loire, avait envoyé sa cavalerie sur l’autre rive pour retarder la marche de l’armée gauloise, ce n’eût pas été « pour attendre son arrivée », (« agmen morarentur dum consequeretur ipse ») mais pour lui donner le temps d’installer une embuscade au  franchissement gaulois.           

            Si d’ailleurs Dumnacos, vaincu, a pu  filer vers l’ouest et l’Armorique, c’est en fuyant les Romains, ce n’est sûrement pas en traversant leurs lignes.

 

-  2 /          Reste bien sûr la possibilité  que Fabius ait traversé à Saumur, parce que la route normale du Mans à Poitiers passait par Saumur et Loudun ?            Pourquoi pas ? On sait peu de choses sur les chemins gaulois, sauf qu’ils étaient nombreux. Mais ce point de passage  répond mal au texte.

Il y a en effet deux possibilités, suivant l’endroit où lui parvient la nouvelle que l’Andécave se replie : 

   - * ou il l’apprend assez loin au nord de la Loire, il abandonne alors la direction de Saumur et file « vers le même pont », vers Cée, et nous sommes ramenés à l’hypothèse précédente,                                     

    - * ou il l’apprend à proximité de la Loire, comme semble le dire le texte, qu’il soit sur la rive droite ou sur la gauche : il ne court  pas « vers le même pont », il se précipite, derrière sa cavalerie, vers la route Loudun-Angers qui n’est qu’à 20 km, en espérant tomber sur la colonne gauloise en marche. C’est faisable en effet, car  cette colonne est longue, et lente, les Gaulois se déplacent avec leurs chariots et leurs bagages, et ne progressent qu’à 15  Km/jour.                                                                                                                                                                                                                  Et comme la route est proche, Varus peut, s’il y a urgence, lui rendre compte rapidement.                                                                                                                     Et ce compte-rendu soulève  trois éventualités :                                                                                                      

  - * a)  -  Ou sa cavalerie a buté sur la colonne qui défile entre Montreuil et Doué : Varus fait aussitôt  prévenir son chef, qui arrive avec deux légions ayant laissé à un de ses subordonnés l’ordre de monter le camp entre Saumur et Doué.  L’affaire se déroule le jour même, et non le lendemain.                                                                                                                                      

 - *  b) -  Ou sa cavalerie lui dit que la colonne est déjà passée et qu’il en voit la queue vers Murs-Erigné.         C’est mal parti pour Fabius, qui alors va quand même s’occuper du « même pont »,  mais  il a du retard.  C’est le seul cas qui aurait l’air de se rapprocher du texte, sauf que la tête de la colonne gauloise arrivera à franchir les Ponts-de-Cée, et qu’une partie de la poursuite et de la bataille se déroulera sur les bords de la Loire et sur le pont, ce qu’Hirius ne dit pas.                                                                                                                                     

  - *  c) -  Ou ses cavaliers lui rendent compte que Dumnacos arrive, et que sa tête de colonne a été repérée et attaquée vers Loudun / Les trois Moutiers.  Fabius va poser son camp à Montreuil-Bellay ou à Doué, et attaquer le lendemain la colonne en tête sans avoir besoin de fatiguer sa cavalerie à ralentir Dumnacos, et sans s’occuper du fameux pont.                                                                                                                                                      

                  Dans les trois cas, cela s'adapte mal à ce que nous raconte Hirtius.

 

   - 3/       Enfin, Hirtius ne dit pas que Caninius est monté jusqu’à Angers : Lorsque Fabius note qu’il ne l’a pas vu, il ne peut penser qu’à une rencontre  au sud de la Loire, qui aurait pu se produire si, arrivant sur la route Poitiers-Angers et n’ayant pas buté sur Dumnacos déjà parti vers Mur-Erigné, les deux colonnes romaines s’étaient trouvées nez-à-nez, l’une venant soit de Tours et Chinon, soit de Saumur, l’autre de Mirebeau et Loudun.

                   Mais ce ne fut pas le cas.

      Caninius a peut-être poursuivi Dumnacos (puisque Fabius dit qu’il espérait le voir), mais il l’a fait sans trop de hâte et pas très longtemps, par crainte peut-être d’un piège de la part du Gaulois et compte tenu de la jeunesse de ses légions, mais aussi à cause de sa mission première : Le but initial de son intervention était de libérer Duratios et les habitants de Lemonum, et Dumnacos ayant levé le siège, cette mission était remplie, et la mise au pas des Andécaves n’était pas de sa responsabilité.

           S’il a vraiment entamé la poursuite de Dumnacos, il  a marché lentement afin de  laisser à Fabius le poids du premier choc, et pour n’attaquer les arrières de la colonne ande, que lorsqu’elle aurait été bien engagée en tête par  les légions de secours. Il a donc  poursuivi l’Andecave avec suffisamment de mollesse, pour que, même après le premier coup de frein donné par la cavalerie de Fabius à la colonne gauloise, il ne soit même pas arrivé le second jour !  Non, il a dû arrêter sa poursuite au plus loin vers Mirebeau, et est reparti en Aquitaine.                                                               

        Sa mission était chez les Rutènes (BG VII,90) : il est peut-être retourné à Rodez, ou a interrompu sa marche lorsqu’il apprit l’expédition de Drappes et Luctérios, ce qui prouverait encore qu’il n’a pas mis beaucoup de zèle à courir après Dumnacos, puisque Hitius  nous dit (VIII, 30) que les deux compères ne se sont  mis en route pour brigander dans la Province, qu’après avoir complété leur troupe avec les débris de l’armée andécave en déroute !

       Les prémices de  la Bataille d’Uxellodunum sont  lancés




 

 

 

 

 

                                                                              

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